En 1845, Germain Lépine, jeune ébéniste de la ville de Québec, ouvre un atelier dans un immeuble tout juste érigé au coin des rues du Pont et St-Vallier, où il fabrique des meubles jusqu’aux cercueils. C’est la naissance de la Maison Lépine, siège social d’une entreprise de pompes funèbres dirigée par cinq générations de Lépine.

La naissance des services funéraires

À la moitié du 19e siècle, les rites funéraires sont gérés par les proches, avec simplicité : ils procèdent à la toilette sommaire du défunt pour la veillée au corps dans le salon familial. Après 3 jours et 3 nuits d'exposition, la famille doit s’occuper elle-même d’inhumer le corps. L'humanité et le dévouement de Germain Lépine à sa communauté, notamment dans son secours immédiat aux sinistrés du grand incendie du quartier Saint-Roch, lui attire de nombreux amis et loyaux clients qui voient en lui plus qu’un simple ébéniste. Dévoué et compatissant, ce premier des Lépine commence à accompagner ses clients après la vente d’un cercueil, notamment en s’occupant d’ensevelir les défunts et en prêtant un corbillard pour les cortèges des maisons au cimetière. La location d’accessoires funéraires tels que cierges et draperies et le prêt de chevaux pour les cortèges prend de l’importance dans les livres de la compagnie. Germain Lépine, son épouse Suzanne Bourget et leurs employés se font graduellement confier les funérailles d’évêques, de religieuses, de juges, de marchands et d’écrivains, en plus des funérailles de citoyens plus modestes.

Un patrimoine artisanal important

En 1897, les enfants de Germain Lépine reprennent le flambeau. En 1898, le récent diplômé en embaumement Germain-Adélard fait surgir l’idée d’un grand corbillard d’apparat, inspiré par les récentes et grandioses funérailles du cardinal Taschereau. Pendant plusieurs mois, il dessine grandeur nature, sur les planchers du 2e étage de l’atelier, les plans du futur corbillard. Inauguré en 1901, les gens de Québec se souviendront longtemps de ce majestueux corbillard noir de jais, tiré par 2, 4 ou 6 chevaux (selon le statut du défunt) d’une longueur de 20 pieds et d’une hauteur de 15 pieds, en service été comme hiver! Ce minutieux travail d'artisans, au coût extravagant de 7 800 $ à l’époque, sera utilisé presque tous les jours des 53 années suivantes. Il deviendra la marque de commerce et l’emblème de l’entreprise.

L’adaptation entrepreneuriale au progrès

Au début du XXe siècle, période d’industrialisation importante, il faut penser à un agrandissement matériel et une augmentation des services offerts. En 1910, la Maison Lépine ouvre une chapelle ardente, ancêtre des funérariums modernes, pour les familles venues de l’extérieur de la ville. Dans la décennie suivante, la manufacture de cercueils s’agrandit, un service d’ambulance est mis sur pied et un premier corbillard automobile est acquis. Les funérailles se déplacent hors de la maison : les embaumements sont effectués en laboratoire plutôt qu’à domicile et on ouvre des salons funéraires dans Montcalm, à Limoilou et dans Saint-Sacrement. En 1935 et en 1949, deux incendies frapperont la Maison Lépine, qui se relèvera avec l’aide de la communauté. Au premier sinistre, on en profite d’ailleurs pour rénover les écuries, qui deviennent un centre d’attraction pour les citoyens. Celles-ci n’existent plus depuis 1952, mais leur visite a fait partie des promenades dominicales des familles de Québec pendant près de quinze ans.

Un témoin de l'histoire

C’est toujours à la maison Lépine qu’on fait appel lors des événements tragiques de l’éboulis du Cap-Blanc (1889), du naufrage de l’Empress of Ireland (1914), de la grippe espagnole (1918), l’accident d’avion de Sault-au-Cochon (1949) et du naufrage à Petite-Rivière-Saint-François (1963). C’est à leur expertise que l’on fait appel pour le réaménagement de la crypte de l’église Saint-Roch (1955), les exhumations sous la basilique de Québec (1959) et celles de la communauté des Frères des Écoles Chrétiennes (1972).  Les années 70 sont marquées par la direction par la cinquième génération des Lépine. Lépine Ltée met fin à la fabrication de cercueils, ouvre des funérariums à Charlesbourg et à Vanier, acquiert une maison funéraire à Charlevoix, met en service un four crématoire et fusionne avec la maison Arthur Cloutier Ltée. Les années 2000 font place aux transitions de bannière : en 1996, Lépine-Cloutier joint le groupe américain Stewart, jusqu’en 2002 où il passe sous la gouverne canadienne des Services Commémoratifs Célebris. Huit ans plus tard, Lépine Cloutier met en vente ses immeubles de la rue St-Vallier et déménage son siège social sur le boulevard de l’Ormière à Québec. En 2012, il rejoindra le Groupe Athos, en retour vers les actionnaires québécois.

Un lieu culturel naturel

Exceptionnel sur plusieurs points, le complexe du carré Lépine est un vaste ensemble architectural de 6 bâtiments principaux, témoin physique d’une activité économique et sociale importante depuis 1845. Il a été racheté par le concepteur Olivier Dufour en 2013 pour y asseoir différents initiatives rassemblées par Le Réacteur, centrale créative. Il s’agit d'un ambitieux chantier de revalorisation du patrimoine via des entreprises de création dans le domaine de l’art, de l’innovation et de la technologie. En 2013 et 2014, le Carré Lépine loge le parcours déambulatoire du Carrefour de théâtre Où tu vas en marchant? En 2015, il accueille la place publique éphémère Le S.P.O.T. (Sympathique Place Ouverte à Tous). Place d’émotion, le carré Lépine est un lieu cher aux gens de Québec, représentatif d’initiatives professionnelles en avance sur leur époque et intimement lié aux changements sociaux et culturels de notre société.